Jeux
  • 23 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur La grande boucle 2017 : conditionnement et improvisation, par Françoise Labridy
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L’épopée du sport occupe l’année de nombreux concitoyens, comme spectateur à la télévision, ou dans la réalité même des grands événements, comme Roland-Garros, le Tournoi des 6 nations… Le Tour de France cycliste, la grande boucle accompagne le début des vacances, constitue même les vacances de certains par leur participation à l’engouement impressionnant qu’il suscite. Des foules agglutinées sur les bords des routes pour un instant infime, applaudissent leurs héros, leur faisant signe, criant, courant 5 secondes, sur le bord de la route. C’est parti de Düsseldorf, vers Paris pour trois semaines d’intenses efforts : 3 540 kms, comprenant cinq massifs montagneux. Pour la première fois, toutes les étapes de ce tour sont diffusées dans leur intégralité. Il devient spectacle intégral, pour tous, par les magnifiques prises de vue des paysages français et européens traversés, commentés par deux journalistes écrivains, également amoureux de l’histoire et de la géographie, si bien qu’on peut se demander où se trouve le spectacle et qui le fait.

De multiples péripéties semblent émailler ce tour, déplaçant les routines établies, subvertissant les codes, faisant apparaître les structures sous-jacentes de la réussite des héros programmés pour gagner. Ces héros attendus, leader d’équipe ne gagnent pas ou chute, créant le spleen et la désorganisation dans 6 équipes (sur 22) ainsi privées de leur tête. Surgit alors l’importance des équipiers chargés de se sacrifier à la gloire du vainqueur programmé, montrant qu’ils peuvent aussi défaillir, tomber, faire une faute ou avoir un accident. Une équipe ne compte plus que quatre coureurs : « tout s’écroule, parce qu’on était conditionné autour de Richie, on avait travaillé tous les jours pour lui à 100 % », dit Amaël Moinard.[1] Remonter sur le vélo, ne pas trop gamberger, changer d’objectif, étape par étape, c’est difficile de changer de stratégie, en si peu de temps : « on pourrait maintenant avoir l’opportunité de faire des choses pour nous-mêmes, de saisir notre chance ». Difficile, mais possible, les équipiers qui restent se serrent les coudes, reconstituent un mythe : « on est aussi sur la course qui nous fait rêver, on peut aussi l’apprécier, suivre les meilleurs pour prouver que j’ai toujours le niveau, et j’essaie de me faire plaisir dans certaines étapes », conclut-il. Les cyclistes, principaux acteurs du spectacle, découvrent qu’ils sont à la merci de la contingence. La relation de l’être parlant à son propre corps, ne se connaît que sous « les espèces de la faille, du trébuchement, du ratage. »[2]

Certains spectateurs deviennent aussi acteurs de la course, se plaçant à un certain endroit, en suivant les étapes, ils attirent le spectacle de leur côté, comme le clown pipo, qui parade en costume dans un théâtre improvisé, interpellant tout le monde, tel un habitué. Il y a aussi les performances éphémères de ceux qui font du passage de la course devant eux, le témoin de leur cause poétique inédite : champ de blé moissonné sur lequel est écrit en bottes de paille : SAV’HEURES D’ARDECHE, accompagné d’une chorégraphie qui ironise sur le temps répétitif des forçats de la route.

La France est belle ainsi déroulée sous nos yeux. La diffusion intégrale de la course complexifie le travail des commentateurs, les sponsors en attendent un regain d’audience, les cyclistes vivent toujours la discontinuité entre le nécessaire de l’entraînement programmé et l’irruption de la contingence vivante de leur corps dans l’épreuve réelle de la compétition.

 
[1] Seckel H., Guillou C., « Le spleen de l’équipe abandonné par son leader », Le monde, 18 Juillet 2017.

[2] Miller J.-A., « À la merci de la contingence » extrait de « L’orientation lacanienne. Tout le monde est fou », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 30 janvier 2008, La lettre mensuelle, n° 270, Paris, Juillet-août 2008, p. 7.