Cinéma
  • 23 novembre 2017
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« Le Lauréat »[1], de Mike Nichols, se termine d’une manière exceptionnelle. Au son de « The sound of silence », interprété par Simon & Garfunkel, Benjamin Braddock et Hélène Robinson[2] sont assis à l’arrière d’un bus. Ils prennent la fuite après que Benjamin soit parvenu à arracher Hélène à un mariage de circonstance, armé d’un crucifix, devant des invités incrédules, dans une scène libératrice et jouissive. L’histoire de Benjamin et Hélène démarre à la fin du film, comme ce texte.

Au commencement, Benjamin arrive au son de la même chanson, dans l’interminable tapis roulant de l’aéroport de Los Angeles. Le lauréat, fraîchement diplômé, la connaissance dans la poche pour réussir dans la vie, est pourtant habité par un malaise, tracassé par son avenir, qu’il songe « différent ». Le Benjamin de la fin du film n’est plus le même que celui du début. Que s’est-il passé entretemps ?

« Méfie-toi de ce que Benjamin a pu apprendre à l’Université ! »

C’est avec ces mots que le père d’Hélène voit partir sa fille avec Benjamin, pour un rendez-vous arrangé. C’est la rencontre, inéluctable, qui change la donne. Il voit enfin derrière lui cette « vie de néant peuplée des règles idiotes qui s’imposent d’elles-mêmes ». People talking without speaking, people hearing without listening… Tandis qu’avec Hélène, finalement, ils ont tant à se dire. Nul besoin de connaissance, ni de suivre un « mode d’emploi » pour réussir, dicté par les invitées des soirées chez les Braddock. Même pas de l’incontournable rencontre sexuelle avec Mme Robinson, où il « apprend » à aimer, certes, mais qui ne l’épargne pas, au fil de leurs étreintes silencieuses, du malaise : le son du silence assourdissant ne l’avait pas quitté, jusqu’à ce qu’il rencontre Hélène.

Le film bascule où Benjamin se voit investi d’un élan, animé par un désir décidé : il va épouser Hélène, contre tout et contre tous. Ce désir n’est pas orienté par ce qu’il a pu apprendre à l’Université, ni dans les cercles bourgeois fréquentés par sa famille ou avec la femme expérimentée qu’était Mme Robinson. Benjamin est amoureux. On le voit tout au long de cette dernière partie du film se métamorphoser, tout « désapprendre », loin du gendre idéal au parcours réussi incarnant le désir de ses parents, qu’ils exposent comme un trophée dans leurs soirées mondaines.

Pour Lacan, « le sujet résulte de ce qu’il doive être appris, ce savoir, et même mis à prix, c’est-à-dire que c’est son coût qui l’évalue, non pas comme d’échange, mais comme d’usage. Le savoir vaut juste autant qu’il coûte, beau-coût, de ce qu’il faille y mettre de sa peau, de ce qu’il soit difficile, difficile de quoi ? – moins de l’acquérir que d’en jouir »[3].

À l’arrière du bus, l’expression de joie de Benjamin et Hélène cède vite place à un regard qui laisse plutôt les amants suspendus entre satisfaction et incertitude, face à tout ce qu’il y a à construire, à faire, défaire, refaire, jour après jour. Cette fin exceptionnelle est aux antipodes du « and they lived happily ever after ». Le malaise n’est pas éradiqué, tout comme le son du silence de Simon & Garfunkel qui persiste à la fin du film. On ne quitte jamais notre vieille amie la pénombre. Mais nul besoin qu’on nous apprenne le chemin quand le désir s’y fait boussole.

 
[1] « The Graduate », le titre original du film, de 1967.

[2] Interprétés par Dustin Hoffman et Katharine Ross.

[3] Lacan, J. Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Editions du Seuil, p. 89.