Écoles
  • 23 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Interpréter le désir d’apprendre, par Baturalp Aslan
  • -

Comment enseigner sans parler la même langue que ses élèves ? Ou comment un maître confie les rênes à un goût, une volonté de savoir, un désir ? Le livre de Jacques Rancière Le maître ignorant[1] met en évidence un dispositif où le désir d’apprendre est à l’œuvre, en se faisant le passeur de l’expérience inédite d’un enseignant du début du XIXe siècle et de la pensée qu’il en a déduite.

Joseph Jacotot, enseignant en langues anciennes, en mathématique et en droit fut amené à enseigner à l’université de Louvain à un groupe d’étudiants qui ne connaissaient pas la langue française – pas plus que lui ne pratiquât le néerlandais. Et il se saisit d’un événement purement contingent, la sortie du livre de Fénelon, Télémaque, en version bilingue. Il en fit un outil permettant « un lien minimal ». « Il fit remettre le livre aux étudiants par un interprète et leur demanda d’apprendre le texte français en s’aidant de la traduction. »[2]

Quand il a, par la suite, demandé aux étudiants d’exprimer en français ce qu’ils pensaient de ce qu’ils avaient lu, il a été surpris de la qualité du résultat. Rancière commente : « Jusque-là il avait cru ce que croient tous les professeurs consciencieux : que la grande affaire du maître est de transmettre ses connaissances à ses élèves pour les élever par degrés vers sa propre science. »[3] Or voilà qu’il se trouvait devant un fait inédit : la fonction principale du maître, celle d’expliquer, était rendue futile. La méthode traditionnelle admet pourtant que pour comprendre, il faut qu’un maître vienne expliquer. Le maître instaure une distance entre l’étudiant et l’objet étudié qu’il vise ensuite à combler. Pour qu’il y ait apprentissage il faut comprendre ce qui est expliqué. Dans le cas de Jacotot, les étudiants avaient appris sans avoir besoin de comprendre en premier lieu. « Le fait était que ces étudiants s’étaient appris à parler et à écrire le français sans le recours de ses explications […] seuls avec le texte de Fénelon […] et leur volonté d’apprendre le français. Il leur avait seulement donné l’ordre de traverser une forêt dont il ignorait les issues. »[4]

Ce que Rancière affuble d’un modeste « seulement » qu’est-ce que c’est si ce n’est l’acte de Jacotot ? Rancière critique la méthode traditionnelle parce qu’elle instaure une hiérarchie entre l’explicateur et celui à qui on explique. Justement, Jacotot a inventé une autre manière d’incarner le maître, en maître ignorant. Ce maître-là « n’explique pas » ce qui ferait perdurer une relation hiérarchique. Il est habité d’un désir qui l’oriente non pas vers une tentative de combler le manque de connaissance, mais vers l’acceptation qu’il y a du manque dans le savoir.

L’enseignant peut d’une certaine manière s’inspirer de l’analyste, qui, par l’usage du silence et de sa présence pure propulse la parole analysante – qu’il admet d’ailleurs comme une langue autre que la sienne. Et l’analysant traverse sa propre forêt dont l’issue est inconnue des deux partenaires.

Le maître ignorant opère d’une manière bien particulière. Lui-même se soutient d’un désir, qui se fonde d’un manque dans le savoir. C’est un maître pas-tout : il ne sait pas tout, il ne mise pas tout sur l’explication et sur son autorité de savant. Par ailleurs, les étudiants qu’il a rencontrés étaient déjà animés par un désir visant le savoir agalmatique qu’ils supposaient à Jacotot. Or il a avancé un leurre, un objet prétexte, Télémaque, pour mettre au travail ce qui se cachait derrière : le manque comme vrai cause du désir d’apprendre. On pourrait dire que son acte était d’interpréter le désir de ses étudiants, sur fond de son non-savoir. Et l’acte d’apprendre s’est fait dans ce mouvement désirant des étudiants. En effet, si le maître est, là, dit ignorant il n’est pas pour autant absent, et sa manœuvre voisine celle de l’analyste.

 

[1] Rancière J., Le maître ignorant, Paris, Fayard, 1987.

[2] Ibid., p.7-8.

[3] Ibid., p.9.

[4] Ibid., p.19.