Littérature
  • 23 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur La langue retrouvée, par Véronique Juhel
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Maryam Madjidi, l’auteure de Marx et la poupée[1], est née en 1980 à Téhéran, elle enseigne aujourd’hui le français en tant que langue étrangère. Dans ce premier roman elle évoque la perte de la langue maternelle et l’accueil d’une nouvelle langue.

Le roman s’ouvre sur une chute inaugurale, celle de la mère, enceinte. Avant même sa venue au monde, la narratrice échappe à la mort. Le roman aurait d’ailleurs pu s’intituler également : « Une vie à déterrer ». Les parents de Maryam sont tous deux militants communistes dans les années 80, ils risquent leur vie pour leurs idées. La mort rode en Iran. Lorsque Maryam a cinq ans, ils préparent leur exil pour la France : « Ils veulent vivre. Pour cela, il faut partir. »[2]

La narratrice « doit donner ses jouets aux enfants du quartier. Elle n’en a absolument aucune envie. Mais ses parents lui ont enseigné que la propriété est une vilaine chose. »[3]

Elle décide alors d’enterrer ses jouets pour les cacher et de revenir les chercher plus tard, elle parle à ses jouets : « Je fais pas confiance aux enfants du quartier. C’est des sauvages, ils vont vous abîmer. Moi je sais prendre soin de vous et je vous abandonnerai pas. »[4]

Elle surprend alors ses parents en train d’enterrer leurs livres : « Et la mère dépose dans le trou Marx, Engels, Lénine, Makarenko, Che Guevarra, et tous les autres ; le père les recouvre de terre humide. La petite fille est là. Elle les observe debout sur le perron. Elle se dit que ce jardin contient désormais beaucoup de choses : ses jouets à elle, et maintenant les livres interdits de son père. Elle s’est juré de revenir et de déterrer tout ça, plus tard, quand elle le pourra. »[5]

Le ton est donné, il s’agira dans ce roman de parler de l’exil et des pertes qui s’en suivent. Entre deux mondes, entre deux langues l’enfant « têtue » décide de ce qu’elle consent à perdre et de ce qu’elle apprend sur fond de perte. Le roman nous parle de la douleur de la perte : « j’ai dû aussi donner mes vêtements, mes livres, mes meubles. Ce don forcé se déroulait chaque fois dans les cris et les pleurs. »[6]

Les objets disparaissent, ils sont enterrés, ils ne peuvent plus circuler. Les mots de la langue maternelle auront dans la suite du roman ce même statut.

« À la recherche de la langue perdue » c’est le titre du chapitre où la petite fille dit son désarroi lorsqu’elle arrive en France, dans ce pays où elle ne retrouve nulle part la musique de sa langue maternelle. « Où est passé le persan ? » se demandait -elle, lorsque sa langue n’est plus parlée que par son père, sa mère et elle. Enfant têtue, elle résiste à se séparer de cette langue : « Elle sombra dans une profonde mélancolie en pensant que le persan était mort […] Ainsi dans la tête de la petite fille, s’est tu le persan. Sa langue a foutu le camp […] Alors il se passa quelque chose d’étrange : elle avala sa langue maternelle. Elle ferma les yeux et elle engloutit sa langue maternelle. »

Moment douloureux où l’absence renvoie le sujet à sa solitude. L’accueil de la perte se révèlera plus tard nécessaire à une ouverture vers un savoir nouveau.

« Moi, je ne parle pas »[7]. Dans ce chapitre l’auteure nous explique comment elle absorbe, sur fond de perte du persan, cette langue nouvelle pour elle, le français : « Elle prend, elle enregistre, elle digère tout ce qu’elle voit et entend. Mais elle ne parle pas. Pourtant elle a très bien appris cette langue puisqu’elle pense en français dans sa tête »[8], mais elle ne veut ni n’ose encore se lancer à parler, elle veut « juste garder cette nouvelle langue encore pour [elle] »[9].

Et puis tout à coup, le sujet se laisse aller au plaisir de dire les mots : « les mots se pressaient pour sortir impatients qu’ils étaient, ça fusait dans le petit studio, ils volaient, ils dansaient »[10].

« Cette langue était légère et vivante. […] Elle trouvait si extraordinaire cette langue […] qu’elle oublia très vite l’autre langue, qui entama dès lors sa longue agonie. »[11]

Lorsque son père souhaite maintenir vivant le lien à l’Iran en lui enseignant le persan, la petite fille résiste, cette langue est devenue trop douloureuse. « Tu t’acharnais à maintenir un lien entre ton pays et ta fille. […] Mais cette langue je ne l’aimais plus car elle me faisait souffrir. Tu avais conscience que tu ne pouvais me forcer à l’apprendre. On ne force personne à apprendre quelque chose, ça ne rentre pas. »[12]

Maryam refuse, ici se répète la scène de l’enterrement des jouets, elle se sépare de sa langue maternelle en découpant et en enterrant les lettres de l’alphabet persan qu’elle avait soigneusement dessinées sur un cahier : « elle creuse le sol, elle fait un trou dans la terre avec ses petits doigts et dans le trou elle enterre un tas de lettres. […] elle se recueille sur la tombe de son persan. »[13]

Le persan est mort pour elle. Elle oubliera sa langue car « elle eut peur et refusa d’apprendre et plaça sur sa bouche un gros verrou en fer. »[14]

Elle ne la retrouvera qu’à la mort de son père, le livre se termine comme un conte, elle retourne dans le champ de blé où son père lui avait demandé de sauver le persan : « – Écoute moi bien ma fille. Apprendre une langue demande de l’effort, de la patience et de l’amour. Je vais t’apprendre une langue qui finira par mourir si tu l’oublies un jour. »[15]

Dans ce champ, alors qu’elle est saisie par les regrets : « Une impulsion violente et irrésistible s’empara de ses mains et ses doigts se mirent à creuser avec fureur la poussière ocre du champ de blé. Comme par miracle, elle découvrit, enfouies dans la terre, les lettres de l’alphabet, de son alphabet à lui. Il les avait cachées pour elle comme un trésor. »[16]

 

[1] Madjidi M., Marx et la poupée, Paris, Le nouvel Attila, 2017.

[2] Ibid., p. 42.

[3] Ibid., p. 20.

[4] Ibid., p. 21.

[5] Ibid., p. 43.

[6] Ibid., p. 23.

[7] Ibid., p.121.

[8] Ibid., p. 121.

[9] Ibid., p. 121.

[10] Ibid., p. 124.

[11] Ibid., p. 172.

[12] Ibid., p. 144.

[13] Ibid., p. 153.

[14] Ibid., p. 172.

[15] Ibid., p. 171.

[16] Ibid., p. 174.