Écoles
  • 23 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur L’envahissement du discours pédagogique à l’heure des échecs répétés de toute réforme scolaire, par Annie Dray-Stauffer
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Le monde du XXIe siècle tient d’une « école totale » où chacun aurait chance d’apprendre dans les domaines les plus improbables. On peut apprendre à vaincre ses symptômes (c’est bien l’ambition des thérapies cognitivo-comportementales et de leurs protocoles), à aimer (les cours destinés à apprendre aux migrants comment aborder les femmes européennes), et bientôt sans doute pourrons-nous apprendre à mourir. De même, toute décision politique doit être présentée au peuple de manière « pédagogique » puisque la pédagogie est devenue le maitre mot régissant tout apprentissage de savoirs. On privilégie ainsi la forme, la méthode pour apprendre, au détriment du contenu, les savoirs par eux même. Si le peuple se révolte, c’est que l’on n’a pas fait assez de pédagogie. Chacun est invité à se faire élève docile, renonçant à sa responsabilité de sujet qui l’amènerait à réfléchir à ce qu’on veut lui faire apprendre puisque si bien enveloppé.

Comment est née cette idée que tout peut s’apprendre ? Jean Claude Milner, le démontre de manière étincelante dans son livre « De l’école », paru pour la première fois au Seuil, en 1984, puis réédité chez Verdier en 2009, sans que l’auteur n’ait désiré y apporter de modification notable tant il jugeait son actualité toujours aussi brûlante.

Il fait remonter la prégnance du vocabulaire pédagogique aux suites du sentiment de déshonneur provoqué par l’effondrement de la Troisième République et de l’empire colonial. Les catholiques ont eu alors à se réconcilier avec la démocratie parlementaire, d’où l’émergence d’une démocratie chrétienne. Pour cela, ils devaient se réconcilier avec l’école publique, qu’ils ont voulu réformer. Leur discours sur l’école a repris les thèmes chrétiens et surtout la croyance absolue aux principes mis en place, comme à la vérité d’un évangile dont la transgression ne pourrait être l’œuvre que de seuls pécheurs.

Selon Milner, un premier axiome de ce discours pieux sur l’école est la haine des institutions. Son idéal serait que les personnes se rassemblent sans règle aucune. On pourrait y voir des accointances avec le discours libertaire de mai 68. Mais ne nous y trompons pas, cette haine de l’institution n’amène aucun véritable désir de la transformer, seulement une résignation qui a mené à la rendre transparente, à dénier le cadre de normes qui la régissait. Elle est ainsi devenue une « communauté », transparente, où devait régner une stricte égalité de tous ses protagonistes, maitres et élèves comme parents et personnel de service. Cependant, puisque ce type de communautés a déjà fait la preuve de son impossibilité au cours de l’histoire, elle est mise en place d’idéal d’impossible à atteindre d’où son inefficacité. C’est l’excuse derrière laquelle ces pieux réformateurs cachent une jouissance de leur impuissance.

La conséquence la plus grave en est que, loin de faire de l’instruction le but de l’institution scolaire, but rationnel et accessible, c’est l’éducation, processus par lequel l’individu est censé s’accomplir entièrement, qui est promue. Ce but impossible à atteindre est devenu la finalité de l’école, sa mission, qui relève de la sainteté. C’est ainsi qu’on a ainsi glissé de « l’Instruction Publique » à « l’Education Nationale », ce qui revient à dévaluer les savoirs. En effet, au nom d’un idéal de savoir, celui de savoir éduquer, indicible et intransmissible, les savoirs transmissibles perdent leur valeur. Ils sont en outre accusés d’être cause d’oppression, puisque dans cette communauté qui se voudrait égalitaire les maîtres n’en savent pas plus que les élèves. Une fois qu’on a décidé que l’institution scolaire relève d’un idéal impossible à atteindre, elle ne peut que rater sa mission.

Du côté de l’élève et du fait de la place que les parents occupent désormais dans cette école « éducative », il se retrouve sans aucune chance de pouvoir jamais échapper au regard parental. Tout est ainsi mis en place pour qu’il ne puisse que reconduire à l’école la position qu’il occupe dans sa famille.

Le discours pieux de ces réformateurs se prête à une double lecture qui permet à la fois, ou « en même temps » pour reprendre la formule consacrée par notre Président de la République, une légitimité marxisante et une légitimité libérale. Droite et gauche sont ainsi réconciliées, aux dépens des élèves.

Jean Claude Milner pointe également comme cause des échecs répétés de toute réforme scolaire l’idéologie de l’école comme reflet de la société. Comme pour tout phénomène imaginaire, l’inverse peut tout aussi bien alors se dire, la société devient le reflet de l’école, d’où l’envahissement de toute la société par le discours pédagogique. On fabrique alors le mythe selon lequel il suffirait donc de changer l’école pour que la société change. On cherchera alors à construire une communauté scolaire idéale, avec l’espoir que la société le deviendra elle-même, « oubliant » que ces utopies ont toutes montré la face sombre de leur incommensurable agressivité sous des dehors bienveillants.