Littérature
  • 23 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Ce qui se prend (de l’Autre) et ne s’apprend pas, par Emmanuelle Chaminand Edelstein
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S’il est un domaine où l’apprentissage implique la répétition de gestes, d’heures passées à saisir le bon accord, c’est bien celui de la musique. Jouer d’un instrument engage le corps, mobilise l’attention et nourrit un rapport au savoir rigoureux, mais il engage aussi le sujet dans un au-delà de la technique, du geste qui produit le son recherché, attendu, fébrilement. Le musicien désirant maîtrise son instrument mais il touche l’Autre aussi dans ce que l’on peut percevoir de sa fragilité.

Le roman de Metin Arditi, « La Pension Marguerite »[1], traite de ce point si épineux quant au nouage art et apprentissage. Qu’est-ce qui relève du pur apprentissage (répétitions des heures durant) et qu’est-ce qui engage le sujet dans son art, au-delà du savoir technique ?

Synopsis. En une journée, la vie d’Aldo Neri, violoniste virtuose, va basculer : alors qu’il s’apprête à donner un grand concert à Paris, il reçoit une enveloppe à son hôtel, adressée par le psychanalyste de sa mère, Anna, contenant des feuillets manuscrits rédigés par celle-ci peu avant son suicide. Rongé par la curiosité, terrifié par ce qu’il pourrait découvrir, Aldo se lance dans la lecture compulsive de ces lettres, qui reviennent sur la rencontre de la jeune Anna, avec un ventriloque qui allait devenir le père de son fils.

Ce qui prédomine pour Aldo jusqu’alors, c’est « un ne rien vouloir savoir ». Il joue du violon impeccablement, certes, mais sans âme pourrait-on dire, les yeux fermés. Cela lui est reproché par son auditoire. L’instant de la honte ressentie au moment de la lecture des lettres de sa mère fait resurgir la honte qui a suivi l’acte sexuel avec sa mère quand il a treize ans. Mais ce qui se joue dans les suites immédiates de l’acte ne sont pas racontées. L’on passe de ses treize ans à sa vie d’adulte. Comme Œdipe, il goûte au désir interdit et s’il ne se crève pas les yeux, il les ferme : il ferme les yeux quand il joue du « viol-on », il ferme les yeux sur sa responsabilité dans l’acte incestueux.

« Il avait rendu sa mère jalouse. Elle s’était défendue. Elle avait fait de son mieux. Elle avait réussi à lui faire aimer son père. » Dans l’énoncé, « rendre sa mère jalouse », Aldo prend la part qui lui revient dans ce drame ; sa mère n’avait peut-être pas d’autre alternative que ce passage à l’acte pour exister auprès de lui, pour se faire une place autre que l’autre femme, celle qui vit dans la pension et s’occupe de lui au quotidien, l’accompagnant aux cours de violon.

Anna a donné un père à Aldo : c’est une intervention de son psychanalyste qui pose cela. Elle a en effet, pendant l’enfance d’Aldo, créé une marionnette et fait parler le père, elle est ventriloque. Aldo est ravi, il peut parler à son père au moment du coucher, il peut jouer avec lui.

Anna va rencontrer un psychanalyste pour lui raconter tout ce qui s’est passé mais elle ne commence pas par l’inceste. Elle parle d’elle en tant que fruit d’un désir interdit, déjà. Elle est la fille de sa mère gouvernante et du patron de cette dernière. Elle vivra sous le toit de la famille pendant des années. Le père voudra racheter sa faute en s’occupant d’elle. On ne lui dira rien. Elle devinera. Elle se vit comme en trop et porte la culpabilité de sa mère.

Plus tard, elle rencontre, à la pension Marguerite, un homme de passage, un ventriloque qui va lui apprendre/transmettre ce don. De cette union va naître, notre héros, il porte le même prénom que son père Aldo. Un certain franchissement, par la nomination est déjà là.

Aldo se construira un mythe : sa mère l’a violé, niant sa part à lui dans l’acte. Il est une victime de la jouissance maternelle. Ce qu’il ne veut pas voir, et qu’il finira par saisir à la lecture des lettres qui ré-ouvrent les portes du souvenir, c’est que ce désir incestueux ne vient pas que de l’Autre.

L’acte incestueux vient en quelque sorte marquer la différence fondamentale et inscrite pour toujours d’avec l’autre femme haïe. Il a fallu en passer par ça à Anna pour incarner un Autre, qui ne soit pas comme toutes les autres. Elle va se suicider quelques années plus tard en se coupant les cordes vocales : l’objet voix est attaqué dans le réel. C’est avec cet acte et l’écriture, qu’Aldo pourra relire son histoire, et en être moins dupe.

C’est un excellent musicien, un technicien hors pair mais voilà, il n’émeut pas, il ne laisse pas la musique l’envahir ni envahir l’autre. Il a appris à jouer comme un technicien mais n’éprouve pas la musique. Une différence de taille se pose là pour ce personnage, entre apprendre techniquement, maîtriser les choses et incarner un être musicien.

Alors quand les documents de la mère d’Aldo lui parviennent, sa femme, Rose, ne veut pas qu’il les lise. Elle veut le protéger. Lui sait qu’il ne peut plus reculer sur sa vérité. Il pensait ne devoir son génie qu’à l’autre femme, mais il sait que sa mère l’avait déjà assigné à une place d’artiste, et ce, dès sa nomination. Il n’en voulait juste rien savoir. Mais une fois le savoir enfoui ressurgi, il peut jouer pleinement. Moins technocrate, il fait vibrer les cordes de son instrument autrement, ouvre les yeux et s’offre à son public.

 
[1] Arditi M., La pension Marguerite, Paris, Actes Sud, 2006.