Hérétiques
  • 11 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Épisode I : Les nazôréens, par Philippe Benichou
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Du dernier enseignement de Lacan nous déduisons que tout le monde délire. Dans l’ordre du savoir, dès lors que le signifiant circule, il se prête à interprétation, avec une dimension d’indécidable que seule une décision d’autorité peut lever, donnant naissance à une orthodoxie, à savoir l’interprétation reçue, la croyance en une vérité vraie, exclusive de toutes autres. Dans l’histoire du christianisme, il fallut attendre le milieu du IVème siècle pour que se constitue cette orthodoxie, par l’établissement du canon des Écritures, du credo et de l’organisation institutionnelle, mais déjà vers 150 apparaissent les premiers écrits consacrés à dénoncer les hérésies, ceux de Julien, ceux d’Irénée.

Notre histoire commence quand la mondialisation avait pour nom Pax Romana. C’était un temps où, si vous vous promeniez dans le désert du côté de la Judée, il y avait de fortes chances pour que vous croisiez un authentique altermondialiste en djellaba et en sandalettes qui vous aurait prédit la fin du monde ou la venue du Messie. Jésus, était l’un d’eux. Son histoire est connue.

À peine disparu, la pluralité des opinions et son potentiel conflictuel prenait place au sein de la petite communauté des apôtres et de leurs proches. À Jérusalem, se trouvent réunis des « hellénistes », opposés aux judéo-chrétiens dominés par la figure de Jacques, le frère de Jésus. Ces judéo-chrétiens faisaient du message de Jésus une continuation de la tradition juive et respectaient les prescriptions de la loi juive. S’y opposèrent Pierre et Paul, pour qui ce message valait également pour les païens, interprétation universalisante qui est celle qui devait devenir l’orthodoxie de la « Grande Eglise ». L’ensemble de ces opinions devait de plus faire face à l’opposition des autorités juives et des divers courants, pharisiens, sadducéens, esséniens, adeptes de Qumran… Bref, question doctrine, ça se chamaillait sérieux, voire même, ça se lapidait, comme nous l’apprend le destin d’Étienne, raconté dans les Actes des apôtres.

Pour commencer ce voyage en hérésie, j’ai choisi de vous parler de ceux qui se nommaient eux-mêmes les nazôréens, également nommés nazaréens et qui étaient distincts, je vous prie de me croire[1], des naziréens et des nasaréens. Judéo-chrétiens, ils croyaient en la Loi de Moïse et en Jésus-Christ. Ceux-là, je les aime bien car ils sont du genre de ceux à qui on ne la fait pas à l’envers. Traduction. Ils ont fait un point d’honneur à ne pas donner dans la croyance accordée aux aspects les plus mystérieux de ce que disaient la Bible et le Christ. Ainsi étaient-ils plus que dubitatifs sur l’authenticité des écrits attribués à Moïse. Leur était ainsi inconcevable qu’Adam « se soit laissé séduire par une fausseté aussi grossière que celle que raconte la Genèse »[2]. Les dames apprécieront. Ils furent tout aussi sceptiques sur la divinité du Christ, d’être fondée sur la foi en la parole des apôtres alors que Jésus pouvait leur reprocher qu’ils ne l’entendaient pas. Cette dernière opinion les rejeta dans l’hérésie. L’histoire ne témoigne pas qu’ils en aient été particulièrement affectés.

[1] Mayeur J.-M., sous dir., Histoire du christianisme, Tome I Le Nouveau peuple, des origines à 250, Paris, Desclée, 2000, p. 299.

[2] Abbé PLUQUET, Dictionnaire des Hérésies, des erreurs et des schismes, édition de 1847, Grenoble, Éditions Jérôme Millon, 2017, p. 429.