La première fois
  • 11 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Sotto voce, par Valentine Dechambre
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La première fois ? C’était hier. Ma première présentation de malade au CHU.

J’ai assisté à de nombreuses présentations. Mais qu’y ai-je appris pour m’autoriser à me lancer à mon tour dans l’expérience ? Sur quoi prendre appui le moment venu ?

De la patiente qui m’est présentée juste avant par l’interne, j’apprends qu’elle parle peu, et qu’il est difficile de s’adresser à elle. Pas plus, pas moins.

Dans la salle où va se dérouler l’entretien, les participants sont déjà là, ils attendent, dans ce dense silence qui précède les présentations. J’attaque l’entretien, sotto voce, étymologiquement « sous la voix ». Cela s’impose, en raison de l’intranquillité immédiatement perceptible de la dame. Celle-ci prend aussitôt la parole, élevant la voix au moins deux tons au-dessus de la mienne. Elle parle de ce qui l’a conduite ici, des bizarreries auxquelles elle a affaire, de ces brusques irruptions vocales, de sa perplexité, et du sens qu’elle y met… Ça a l’air de se tenir, mais j’entends qu’il n’y a là aucune logique discursive. Nous sommes résolument dans le registre de l’Un tout seul. L’agitation du corps, la fébrilité d’élocution cèdent peu à peu la place à une énonciation sostenuto. Je m’applique à tenir la voix dans l’una corda, « à peine audible » me diront les participants. Seule la voix de la patiente se fait entendre avec clarté.

Pendant plus d’une heure, nous conversons ainsi, sur le fil d’une parole hors discours. J’efface tout accent tonique, jouant des modulations dans lalangue, sous le sens. Il se trouve que la dame aime la poésie, et se plait à faire part des lectures qui ont ravi son enfance. Je suspends l’entretien à un moment qui ne fait en aucun cas point de capiton. Quand je raccompagne la patiente dans le service, elle est comme à son arrivée, avec sa radicale étrangeté, mais semble nettement plus apaisée.

Je lis, relis Un début dans la vie de J.-A Miller, ses mots sur « l’analyste instrument »[1] : « L’analyste opère avec “lui-même”, avec ce qu’il reste de ce “lui-même” au terme de son analyse. Il doit avoir appris à se servir de ce résidu, dense noyau de sa jouissance. »[2] L’analyste opère avec son corps instrument, tel le musicien, il fait usage du souffle, du timbre de la voix, de la pulsation, du rythme…

Dans son enseignement joycien, Lacan va envisager la pratique analytique en tant que c’est un faire évidé de toute finalité signifiante. Celle-ci engage le corps, corps du parlêtre, de celui qui a été dans son analyse « jusqu’en ces régions où l’être intime se désaccorde (…) là où il n’y a plus ni points, ni virgules »[3]. J’emprunte ces mots à André Gide, dans l’analyse si subtile qu’il fait de l’écriture pianistique de F. Chopin.

On pourrait ainsi rapprocher pratique musicale et psychanalyse, déjà en tant que chacune se présente comme un court-circuit de l’Autre de la signification, dans une stricte considération du son pour lui-même. Avec un bémol ! L’analyste ne se soutient d’aucune partition dans la solitude de son acte. Ça n’est pas déjà écrit. Alors, s’il fallait oser un rapprochement de l’analyste avec le musicien, ce serait plutôt du côté de l’improvisation, ou de l’art du compositeur ! Soit une autre façon de faire usage du « dense noyau de sa jouissance » : il s’agit bien là d’un nouvel apprentissage !

Alors que nous étions encore dans la salle à élucubrer sur le cas avec les participants, après la présentation, la patiente a discrètement glissé une petite note sous la porte. Comme un reste qui se détache, qui se sépare.

[1] Miller J.-A., Un début dans la vie, Paris, Gallimard, 2002, p. 7.

[2] Ibid.

[3] Gide A., Notes sur Chopin, Paris, Gallimard, 2010, p. 55-56.