Autodidactes
  • 14 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Le diseur de textes, par Laurence Fournier
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« La langue vivante, je ne l’ai pas apprise à l’école.
Elle courait, quand j’étais enfant, dans le quartier des Abbesses
. »[1]

 

Robert Luchini vit son enfance entre la rue des Abbesses et la rue Houdon à Paris parmi les cageots de légumes et de fruits qu’il livre le soir. Dans ce quartier, il rencontre la puissance de l’oralité : le verlan, le louchébem, sa première partition[2]. À 13 ans, son certificat d’études en poche, il débute des études de comptabilité auxquelles il met un terme rapidement. Une annonce dans France Soir le transporte Avenue de Matignon : sa mère a obtenu un rendez-vous dans un salon de coiffure. La mère et le fils empruntent la ligne de bus 80, un bel autobus à plateforme. Six jours plus tard, à 14 ans, Robert Luchini devient Fabrice Luchini, apprenti coiffeur. « Et là c’est le tourbillon, les clientes aux jambes interminables, les collègues homos, les petits blazers de minets »[3], où son métier consiste à mettre les voilettes, passer les épingles à la patronne lors des mises en plis, surveiller les chevelures roulées sous les casques. C’est une liturgie pas harassante qui lui plaît beaucoup. Sa vie file sur la ligne de bus 80 entre les Abbesses et les Champ Élysées.

Un soir, à quelques encablures de son quartier, à la nuit tombée, Patrick-Jojo, un poète érudit, lui glisse un livre entre les mains en lui disant : « Tiens. Tu verras. ». Louis Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit. C’est une rencontre saisissante, le début d’une histoire d’amour où sans projet préconçu, il apprend par cœur des passages entiers de ce livre. Lui qui avait peu lu : L’attrape-cœurs de Salinger, quelques livres de Freud dont il n’avait pas compris grand-chose, est happé par l’écriture de Céline, hanté par une phrase de l’écrivain « La tante à Bébert rentrait des commissions »[4].

Quelques mois après cette bouleversante rencontre, à 17 ans, Robert devenu Fabrice, fait ses débuts au cinéma avec le réalisateur Philippe Labro dans Tout peut arriver. Fabrice poursuit son travail d’apprenti coiffeur, il n’a aucunement le désir de devenir comédien. Il est encombré de ses lectures : Céline et Nietzsche, leur terrible lucidité est invivable, l’empoisonne. Il rencontre son premier analyste – sa demande était d’être réformé de l’armée. Ce n’est que trois ans plus tard qu’il franchit les portes du cours de théâtre de Jean-Louis Cochet, il découvre le Répertoire, « une révélation quasiment claudienne »[5]. La langue de Molière lui est audible, il en saisit le sens, lui qui avait tant souffert de la langue scolaire.

Le retentissement se produit au 26, Avenue Pierre Ier de Serbie dans le XVIe arrondissement. Le trajet de Fabrice Luchini est celui des arrondissements de Paris et de ses rencontres. Il ne veut pas être acteur et pourtant il se rend à l’adresse d’Éric Rohmer : prestige de l’adresse. Arrivé chez Rohmer, il lance d’une voix forte : « Âgé de trente ans, Zarathoustra quitta son pays et le lac de son pays »[6]. La langue fait rencontre : Rohmer lit Nietzsche, celle-ci durera sept films. Pour le premier film, Perceval le Gallois, il apprend à monter à cheval, porte une côte de maille et est paré d’une énorme épée qu’il a peine à soulever. Les critiques ne sont pas dithyrambiques : « un niguedouille sans charme, un Serge Lama dans La Dame aux camélias »[7]. L’exception viendra de Roland Barthes : « ce film que j’aime, que j’admire »[8].

Jusqu’à 35 ans, cet acteur au parcours indiscernable, est comme « un manuscrit envoyé à un éditeur qui ne l’éditerait pas »[9]. L’acteur se soutient alors de ces lectures : Molière et Céline, de son travail du répertoire français avec Jean-Louis Cochet et d’autres professeurs. En 1985, « soudain, comme par miracle, tout s’ordonne »[10], avec Les nuits de la pleine Lune, et le théâtre du Rond-Point où le diseur de textes impose la musique de Céline. La contingence de sa rencontre avec Patrick-Jojo dans la pénombre du quartier de la Goutte d’Or dévoile ici le ressort de ce qui fait choix pour ce sujet et oriente son désir : Voyage au bout de la nuit.

 
[1] Luchini F., Comédie française. Ça a débuté comme ça…, Flammarion, 2016, p. 27.

[2] Ibid., p. 28.

[3] Ibid., p. 42.

[4] Ibid., chapitre 4, La tante à Bébert, p. 51.

[5] Ibid., p. 75.

[6] Nietzsche F., Œuvres complètes, vol 9, 6e ed., Ainsi parlait Zarathoustra, 1903, pp. 7-29.

[7] Luchini F., op. cit., p. 110.

[8] Ibid., p. 111.

[9] Ibid., p. 203.

[10] Ibid., p. 208.