Littérature
  • 14 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Des gens extraordinaires !, par Gustavo Freda
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Il y a de gens comme ça !

Il y a des gens qui, à un moment donné de leur vie, et lorsque personne ne l’attend, et lorsque personne ne les attend et que personne ne pense qu’ils vont s’en sortir et vont pouvoir modifier une destinée qui s’annonce catastrophique… S’en sortent !

Il y a des gens comme ça !

Déboussolés, à la limite de la rupture… Ils réussissent quelque chose et ils arrivent à se faire une place dans le monde et parviennent à travailler, à produire, à vivre.

Je suivais une patiente qui a fait quelque chose comme ça. Dix-huit ans, rien ne la tenait. Pas de famille, pas d’argent. Un déficit cognitif considérable, des difficultés d’attention sévères et surtout une impossibilité à apprendre quoi que ce soit par le biais des enseignements dits classiques : collège, lycée, formation. Et un jour, accompagnant une camarade se faire coiffer, elle regarde la coiffeuse, et cela lui suffit pour demander à s’installer dans le salon de coiffure pour observer et s’instruire. Puis le réseau internet et les copines – ainsi qu’un prix défiant toute concurrence – feront le reste. Elle a réussi à faire quelque chose !

Faire vite quelque chose ! Plus concrètement Quitter le lycée ou se suicider ! Tel est l’enjeu du jeune Thomas Bernhard. Et c’est en décidant de quitter le lycée du centre-ville de Salzbourg pour devenir apprenti dans un entrepôt de comestibles de la cité de Scherzhauserfeld dans la banlieue la plus dangereuse que la ville tient à l’écart qu’il trouvera son salut. Oui ! Là ! Dans un entrepôt où il chargera des sacs de patates plus lourds que lui, c’est là qu’il se sentira utile ; c’est là qu’il croisera les vrais gens – ivrognes, miséreux, criminels, suicidées – et c’est là, dans le sens opposé à la destinée qui lui était assignée, que le jeune Thomas s’en sortira. Le récit La cave de Bernhard, récit qui avec L’origine, Le souffle, Le froid et Un enfant constituent les romans autobiographiques de l’écrivain autrichien, est un texte de 140 pages qui ne connait pas ni le point à la ligne, ni le chapitrage, ni le saut de page et qui vous est jeté comme un bloc, comme un roc, comme un coup droit en pleine figure.

Dans ce style bien particulier où la répétition de mots, de groupes de mots, développe une pensée obsédante, T. Bernhard raconte son adolescence, les siens, entassés à neuf dans trois pièces, son goût pour la musique, son évasion du lycée, sa place d’apprenti et sa désobéissance qui le feront, toujours et toujours, aller… dans le sens opposé.

Et la psychanalyse ? Aidons-nous les gens à aller dans le sens opposé ?

La psychanalyse ne dit pas : « je vous conseille plutôt ceci que cela ». Non, la psychanalyse n’oriente pas professionnellement. Mais elle peut s’interposer un peu entre le temps de l’exigence normative et le temps du sujet – qui est toujours le temps inconnu de sa chance. La psychanalyse peut faire que le sujet puisse se donner le droit de respirer librement au moins une minute dans son existence ; le temps d’un répit minimal et parfois suffisant pour trouver son invention.