Histoire
  • 14 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Les malheurs de Sophie, par France Jaigu
  • -

En 1858, la comtesse de Ségur, née Rostopchine, publie Les Malheurs de Sophie. Aujourd’hui, le livre, dont le succès n’a jamais été démenti, est abordé par ses petits lecteurs comme le premier volume de la célèbre trilogie qu’il compose avec Les petites filles modèles et Les vacances. Pourtant, la comtesse avait commencé par Les petites filles modèles. C’est en achevant ce premier ouvrage que lui était venue l’idée d’en rédiger le « prequel », les aventures toutes en sottises d’une petite Sophie qu’elle avait bien connue. L’inspiration autobiographique est assumée dans l’envoi du livre qu’elle destine à sa petite fille, Elisabeth Fresneau : « Voici des histoires vraies d’une petite fille que grand’mère a beaucoup connue dans son enfance ; elle était colère, elle est devenue douce ; elle était gourmande, elle est devenue sobre ; elle était menteuse, elle est devenue sincère ; elle était voleuse, elle est devenue honnête ; enfin, elle était méchante, elle est devenue bonne. Grand’mère a tâché de faire de même ».

Près d’un demi-siècle avant les Trois essais de Freud, la comtesse de Ségur met donc en scène une petite fille qui illustre à merveille -et par avance- la théorie freudienne des premiers épanouissements de la vie sexuelle chez l’enfant. À cette « époque », dira Freud, « on voit apparaître les débuts d’une activité provoquée par la pulsion de rechercher et de savoir[1] ».

Voici donc Sophie qui, à quatre ans – Freud dira « de la troisième à la cinquième année » –, et malgré toute sa bonne volonté, ne se résout pas à renoncer à explorer le monde qu’est la propriété de ses parents : elle manque de se faire attaquer par un loup alors qu’elle s’obstine à cueillir des fraises des bois, marche sur de la chaux vive, coupe tout ce qui lui tombe sous la main – des petits poissons vivants, une abeille en rondelles, ses sourcils qu’elle veut épaissir –, adopte successivement un poulet, un écureuil, un chat, un âne et une tortue qui meurent tous par sa faute, se bagarre, ment et vole – le pain des chevaux, la crème de la fermière et les fruits confits de sa maman.

L’éducation des jeunes filles est au cœur de ce best-seller de la comtesse et Christophe Honoré, auquel on doit la plus récente adaptation cinématographique des Malheurs, ne s’y trompe pas quand il choisit de faire lire au petit cousin Paul le célèbre traité de Rousseau, Emile ou de l’éducation (1762). Sophie la mal-nommée est à éduquer, elle est impossible. On a beau lui faire toutes sortes de recommandations, elle n’en a cure. Le savoir des adultes – la chaux vive brûle, les poupées de cire fondent au soleil – ne lui est d’aucune utilité, elle n’a rien à prendre de ce côté-là. Seules comptent ses idées dont tous se méfient, à l’instar de Paul qui lui lance, lapidaire alors qu’elle vient de lui faire part d’une de ses récentes illuminations – pour obtenir de sa mère qu’elle leur offre un âne – : « Oh ! si tu as une idée, nous sommes sûrs de faire quelque sottise, car tes idées ne sont pas fameuses, en général ».

Mais le lecteur serait mal avisé de réduire la jeune Sophie à une enfant désobéissante qui n’en fait qu’à sa tête. Non seulement Sophie se repend-elle souvent, mais, fait bien plus remarquable, à seulement 4 ans, elle prête attention à ses rêves. Alors qu’elle vient de grignoter consciencieusement toute la boîte de fruits confits que sa mère avait reçue en cadeau, Sophie s’endort et rêve de deux jardins, le jardin du bien, escarpé, caillouteux, et le jardin du mal, recouvert de sable fin et rempli de fruits et de fleurs magnifiques. Elle se réveille, en sueur. Elle songe longtemps au rêve et ne retrouve le sommeil qu’après avoir décidé de solliciter sa mère à son réveil pour que celle-ci le lui interprète. Pour Sophie donc, le rêve contient un savoir à déchiffrer. Après l’explication que lui servira sa mère, Sophie racontera son rêve à Paul qui, lui aussi, lui accordera toute son attention. C’est qu’il existe pour Sophie un savoir à conquérir par delà la morale prête-à-porter et les conseils de bonne conduite que lui servent invariablement les adultes. Aimantée par les mystères de la vie, Sophie témoigne d’une curiosité sans bornes.

Or c’est précisément cette vie dont elle ne se lasse pas qui va lui jouer un vilain tour : les petits malheurs de Sophie deviendront grands puisqu’elle perdra sa mère au cours du naufrage du bateau qui les menait en Amérique. Son père, qui aura la mauvaise idée de se remarier avant de décéder brutalement à son tour, la laissera aux prises avec une marâtre, l’ignoble Madame Fichini.

Sophie va donc tout perdre, ses parents, son pays… et son Paul, le sage cousin qui est tout son contraire et qu’elle ne veut pas quitter. Et c’est à cette condition qu’elle pourra enfin bénéficier de l’éducation éclairée que lui donnera Mme de Fleurville, une mère ayant trouvé son chemin « entre le Scylla du laisser-faire et le Charybde de la frustration[2] ». Après la sévérité souvent excessive de Madame de Réan et la cruauté de Madame Fichini, Madame de Fleurville saura dispenser à Sophie « la juste mesure d’amour et conserver néanmoins une part efficace d’autorité », comme le ferait un éducateur qui aurait reçu « une solide formation psychanalytique[3] ».

 

[1] Freud, S. Trois essais sur la théorie de la sexualité, (1905), Paris, Gallimard, Coll. idées NRF, 1962, pp. 90-91.

[2] Freud, S. « Eclaircissements, applications, orientations », (1932), Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, folio essais, 2000, pp. 199-200.

[3] Ibid.