Arts
  • 14 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur L’apprendre de la peinture, par Yasmine Grasser
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« Paz Corona est à la fois nulle part et partout dans ses tableaux.
Son être de peintre est un être de peinture »

Gérard Wajcman

 

« Paz Corona fait de son corps et de son visage
le sujet et la matière d’une métamorphose plutôt que d’un autoportrait »

Catherine Bédard

 

« Paz Corona a déposé à cet endroit les éléments picturaux informes qui lui permettent de faire émerger sa figure. Il s’agit à l’évidence de la palette du peintre qui se trouve intégrée à la composition générale » (Fissa 1, épaule gauche).

Bernard Marcadé

 

Ces mots sont extraits des articles du livre de Paz Corona[1] dont la lecture prolongera pour ceux qui l’ont vu ces petits moments de micro-entretiens qui peuvent se nouer avec un tableau.

Expérience de peinture.

L’illusion est forte. À gravir les marches de l’escalier métallique peint en blanc, deux grands portraits de peinture plutôt sombres s’aperçoivent flottant au-dessus de nulle part. L’instant d’après, ces beaux visages au regard largement ouvert sur le monde ont repris leur place sur le mur. J’esquisse quelques pas en direction des dessins au crayon. Je me retourne quand même vers l’étrange présence ­– qu’ils sont sombres !

Que faire de soi ! Ne pas virevolter. Aller résolument. Me faire regardeur ?

Le rouge sur les lèvres du grand portrait du fond m’attire. Flâner d’abord. Apprendre où me conduit cette présence étrange. Je m’approche du nu endormi. À nouveau, la peinture s’approche de moi entraînant avec elle son personnage. Il recule. J’ai déporté mon regard sur le tableau qui lui fait face, du rose enlace ce visage, l’entraîne, le rapproche. Quel mystère !

Cette danse des portraits ne me quittera plus. Non. Les toiles de Paz Corona ne bougent pas.

  1. Ses tableaux n’ont pas de cadre.
  2. Ses portraits ne sont pas dessinés.
  3. Le relief de ses visages est fonction de la lumière qui s’y dépose.
  4. Ses portraits sont sculptés au pinceau dans des couches de peinture jusqu’à ce qu’émerge le personnage, jusqu’à atteindre la nuance, la texture, le galbe, le relief qui convient.
  5. Une touche d’apprêt fixe la toile. Et pourquoi pas, là, une mèche de cheveu rose (Oro 1).

L’impression de mouvement fait vivre la couleur et donne naissance à une sensation de présence insaisissable à l’œil. Est-cela l’expérience du regardeur ? Est-ce une manière de voir qui aurait pris pour guide le « peindre avec son corps » de l’artiste ? Parlant d’un nu, nu qui évoquait la grâce des danseuses de Degas, Paz Corona, soudain, a esquissé d’un geste de tout le buste, le mouvement de l’onde s’échappant par l’extrémité de sa main droite, indiquant peut-être le point de réel que tente de cerner la danse des portraits.

Mais il y a le profil d’une silhouette noire aux lignes floues, inachevées par endroits, qui semble sortir du néant, et résiste à se détacher du tableau. Glissée parmi les portraits qui s’avancent de face, la silhouette ne prend pas part à ces jeux pour regardeurs. Il s’agit d’un nu dont seuls le profil féminin du visage et le sein droit sont bien découpés. La toile est petite, carrée, rose. Elle montre une main droite prise dans la couleur rose, pendante tout au bout d’un bras tendu depuis la masse sombre du personnage. Cette main pourrait être celle du peintre qui ayant accompli sa tâche vient de lâcher son pinceau, tandis que l’autre bras, également rose, se replie à la hauteur de l’épaule gauche. La pose est plutôt victorieuse. La couleur l’a emporté. L’apparition semble traverser la toile pour se fondre dans les vapeurs roses de la peinture de Paz Corona. Le tableau porte le nom de Nero 7, c’est la nymphe de l’eau. Nero c’est l’eau, dit l’artiste.

Nero c’est l’esprit de la peinture de Paz Corona.
 
[1] Bédard C., Marcadé B. et Wajcman G., Paz Corona, Éditions du regard, Paris, 2017.