Savants
  • 11 juillet 2017
  • - Commentaires fermés sur L’édupation lacanienne, par Pascal Pernot
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Lacan se félicita de ce que l’Écho des savanes, publication d’humoristes plutôt « malappris », l’ait cité. Une plaisanterie de cette bande dessinée prétendait que Beethoven était tellement sourd que toute sa vie il crût faire de la peinture. Eh ! Bien disons que chez Lacan l’écoute de ses patients et les conséquences de sa pratique de l’acte analytique eurent pour effet que toute sa vie il dessina, écrivit des schémas, des surfaces paradoxales, des nouages topologiques. Seule l’écriture des déformations spatiales par des transformations continues, la topologie donc, permet de montrer les conditions du réel subjectif qui sont précises mais ne relèvent pas d’une démonstration. À ce réel, on ne voit jamais que du feu, dit Lacan. La psychanalyse le serre, en détermine avec rigueur les contours permettant au sujet d’inventer des solutions plus supportables. La topologie, dit encore Lacan, ça ne sert à rien, ça serre quelque chose. Quoi ? Le mode de jouissance particulier à chaque vivant ayant un corps immergé dans la langue. Langue d’un côté, corps de l’autre, voilà qui devrait relever des possibilités d’apprentissage, répondre aux méthodes pédagogiques, voire, le cas échéant, permettre un dressage palliatif. Freud n’affirme-t-il pas, dès 1895, que, avant même la parole, les cris adressés par le nourrisson à son entourage posent l’Autre comme lieu organisateur, régulateur à partir duquel s’égrènent les étapes du développement et les apprentissages ? Et Lacan ne poursuit-il pas en ajoutant « le savoir est dans l’Autre, il est à prendre, c’est pourquoi il est fait d’apprendre »[1] ? Il cite Kant sur la pédagogie : « l’enfant est fait pour apprendre quelque chose »[2].

Notre époque convoque psychiatres et psychologues pour être pédagogues, avec savoir garanti genre éducateur en Œdipe mode Evidence-based Medicine ou coach en adaptation de comportement standard. Un discours interprétatif pré-établi serait-il le recours pour driver la jouissance en désir normé ? La perspective lacanienne est autre. Parce que le réel en psychanalyse est sans loi et qu’il n’y a pas de savoir dans ce sans loi, qu’il est hors langage, hors corps, Lacan dévoie Kant. Le « quelque chose » du philosophe dépend en psychanalyse « du fait que le nœud se fasse bien ». Il s’agit de coincer, de serrer son réel entre un Autre du langage et de la logique du vrai et du faux qui fomente lui-même de la jouissance (« le réel se trouve dans les embrouilles du vrai »[3]) et un corps de satisfaction qui ne s’inscrit pas dans l’espace décrit par la géométrie.

En psychanalyse, un autre espace est à expérimenter, non basé sur l’universel de la démonstration logique et de la géométrie, mais sur la singularité du montage propre à chacun qui lui fait à la fois éprouver et mettre à distance, hors corps, le réel de sa jouissance. Lorsqu’il répond ainsi à Kant, Lacan est en train d’élaborer le dernier versant, nodal, de sa topologie. Son séminaire « les non dupes errent » est alors l’occasion de cette équivoque : « je fais ce que nous appellerons votre édupation… C’est à céder à cette duperie d’une écriture d’un nouage que peut se situer le réel qui surgit du discours analytique »[4].

L’analyste édupateur

Lacan ne commence pas l’édupation de ses élèves par la topologie de coincement par les nouages. D’autres constructions précèdent, avec écriture de graphes ou dessins de surfaces paradoxales assurant par exemple la mise en continuité des contraires, ainsi que la met en acte l’inconscient qui ne connaît pas la négation. Ce qu’il appelle son schéma optique, par exemple construit un montage des illusions imaginaires et des embrouilles du langage. Cette topologie met en jeu la dynamique de l’expérience de la cure entre analysant et analyste. Ce schéma montre comment l’analysant a supposé à l’analyste de complémenter son montage symptomatique entre embrouilles du vrai et imaginaire.

« Une moitié de symptôme, c’est lui [l’analyste] qui en a la charge »[5]. Sans l’analyste, « il n’y aurait pas de symptôme achevé », pas de mise en lumière de la particularité du symptôme. Conséquence : le tranchant d’un acte édupatif, allons jusqu’à oser ce terme, de l’analyste ne repose pas sur un savoir antérieur aux dits du sujet. C’est le sujet qui invente son cas, construit son symptôme, avec tel analyste particulier, et la particularité de sa présence, de ses mises en jeu des embrouilles des équivoques de la langue qui auront non pas eu raison d’un comportement inadapté, mais fait résonner le corps jouissant d’une façon nouvelle.

Au philosophe J. Hyppolite qui questionnait Lacan sur un de ses schémas et y cherchait un socle de compréhension sur un savoir établi généralisable qui s’apprendrait, Lacan semble répondre : Vous voulez comprendre ? Ce schéma n’est pas fait pour être compris ! « Ce que vous devez comprendre […], insiste Lacan, est que vous maniez aussi ce petit schéma afin de voir vous-même comment il peut vous servir »[6]. Ce sera la même indication qu’il renouvellera en abordant dans la dernière partie de son enseignement l’écriture nodale de la clinique topologique : « il n’y a rien à comprendre […] quand il s’agit du réel, de quelque chose qui s’écrit, […] il s’agit de lire en le déchiffrant […] ça ne veut rien dire »[7].

Se passer d’un savoir normé, à condition de se servir de la topologie de l’espace clinique, c’est ce qui permet à la cure lacanienne d’être ni apprentissage, ni décryptage, mais invention chaque fois singulière, inouïe.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 89.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 11 décembre 1973, inédit.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 85.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », op. cit., leçon du 8 janvier 1974.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XII, « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse », leçon du 5 mai 1965, inédit.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p. 103.

[7] Lacan J., Le Séminaire, « Les non-dupes errent », op. cit., leçon du 12 février 1974.