Écoles
  • 21 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Entretien avec Thomas Gunzig, par Claire Piette et Yohan De Schryver
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Thomas Gunzig est un nouvelliste et romancier belge, traduit dans le monde entier, lauréat du prix Victor Rossel et du prix Triennal du roman, il est chroniqueur à la radio et écrit également pour la scène. Il est co-auteur du scénario du film le Tout Nouveau Testament de Jaco Van Dormael. Il enseigne également la littérature à la Cambre[1] alors que son parcours scolaire fut loin d’être des plus aisés. C’est un point qu’il ne cesse de creuser dans son œuvre.

Thomas Gunzig, quel a été votre parcours scolaire ?

 

J’ai fait des études maternelles à l’issue desquelles, parce que, à 5 ans, j’écrivais mes « 7 » à l’envers, je me suis retrouvé à l’hôpital où on a dit alors à mes parents que j’avais un énorme problème et qu’il valait mieux que j’aille dans l’enseignement spécialisé.

La dyslexie, cela ne m’a pas été dit du tout comme ça, c’est quelque chose que j’ai fini par comprendre des discussions que j’entendais. Je n’ai jamais su ce que ça voulait dire. C’est un super mot valise qui qualifie et disqualifie un peu tout ce qu’on veut, du bégaiement en société à une mauvaise orthographe, une mauvaise façon de calculer ou un problème d’attention ou de nervosité. Et donc j’ai trouvé dans l’enseignement spécialisé, un enseignement où on mettait tout ce qui était un peu « hors ». C’est un enseignement qui avait pour caractéristique d’être de très mauvaise qualité. On n’y apprenait ni les bonnes bases de math ni celles de français.

Et là je suis le premier. Je n’ai jamais fait un devoir de toutes mes primaires. Je n’ai jamais étudié. Rien, rien, rien. En cinquième, mes parents décident de me faire sauter une année pour me mettre à Decroly. Ça se passe très mal parce que je n’ai pas du tout l’habitude de socialiser avec des enfants qui réfléchissent et qui parlent de manière cohérente et rapide. Ça m’a terrorisé et n’ayant jamais travaillé je me suis ramassé. À l’issue de cette première année, la directrice m’a dit que j’étais bien un incapable et que je devais aller en huitième professionnelle. Très vite mon père a voulu me remettre dans l’enseignement normal où ça a été pire encore. Là, on m’a dit : « C’est vrai que tu es bizarre, va voir un psy », ce qui n’a servi à rien. Il y avait toujours et c’était particulier, le regard de mes parents qui continuaient à m’adresser un regard de suspicion par rapport à mon anormalité supposée. Ils avaient parfaitement intégré le fait que j’étais « à la masse ». Chaque petite chose qui pouvait se passer venait confirmer que j’étais foutu.

Qu’enseignez-vous dans des écoles d’art à Bruxelles ?

 

Vu que je n’ai pas de formation en littérature, et vu que l’écriture est quelque chose que j’ai vraiment appris sur le tas, j’essaie d’abord que les cours soient des cours où les étudiants aiment venir. Donc j’essaie de faire des cours où il y a, comme quand je fais un spectacle, de l’émotion, de l’intérêt. Que ce soit plus de l’ordre de l’aventure que de l’ordre d’une série de connaissances à retenir, à répéter, parce qu’apprises par cœur à l’examen.

 

Ce que vous transmettez c’est quelque chose d’une satisfaction que vous avez pu avoir dans l’expérience de la lecture ?

 

C’est la seule chose que je peux apprendre, c’est-à-dire que c’est le plaisir de lire et de voir des choses. Et de faire des liens entre des choses qui a priori n’en ont pas. C’est un point important de mon cours : sortir des caves de la culture des choses qui sont déconsidérées par la grande culture classique. Je parle beaucoup de sciences fiction par exemple.

Et l’écriture alors ?

 

Je pense que l’écriture me permet d’être dans le monde complètement. Je pense que toute écriture réussie n’est pas une écriture d’observation extérieure, mais une écriture d’expériences, et que si on veut avoir une écriture qui touche aux émotions, il faut parler d’expériences. C’est donc une première façon de me mettre dans le monde, de cesser d’avoir peur et d’être dans le jugement du monde. Je n’aime pas ça. J’ai tellement l’impression d’avoir grandi au milieu de gens qui jugeaient beaucoup.

J’avais l’impression qu’il y avait plus de choses à vivre d’intéressant avec ce qu’on me disait qui n’était pas intéressant. J’avais envie de tout ça très fort.

Tout ça, c’était la vraie vie. Et la littérature était une façon de rentrer là-dedans, avec des thématiques de guerre, de violence, de sexualité…

Le karaté, comme la littérature, était une façon d’affronter mes peurs. Il permet de prendre conscience qu’on a un corps, et que c’est génial, et rencontrer des gens qui ne sont pas dans le jugement intellectuel. On est dans quelque chose où il y a l’idée de progrès, comme dans l’écriture. C’est un cheminement individuel. C’est un travail physique où on part de rien. On a tous la même base au départ. On s’en fout qu’on soit dyslexique, dyscalculique ou manchot. Et puis il y a la bagarre, y a la douleur physique qui est intéressante. Et y a la figure d’un prof qui est, là, fondamentalement bienveillante. On n’est pas là pour se faire coter, se faire buser. On va tout faire pour que vous progressiez.

Comme pour cette prof de français qui s’intéressait moins à votre orthographe qu’au plaisir que vous trouviez dans vos lectures ?

 

C’est ça qui transparaissait dans mes rédactions, c’était le plaisir que j’avais eu à lire un livre. Ce n’était pas quelque chose qui relevait d’un travail scolaire où on doit rendre compte de connaissances acquises avec ou sans plaisir. C’est marrant comme dans les écoles, la notion de plaisir est absente. C’est la notion de performance ou de connaissance et qui exclut les notions de joie, de bonheur et de plaisir. C’est peut-être une des causes de tant de décrochages et d’échecs. C’est normal qu’on se rebelle. On n’a pas envie de se lever le matin pour se faire emmerder pendant huit heures.

Et l’orthographe ?

 

C’était le mètre étalon du pouvoir social et vu que mon orthographe était très mauvaise j’étais socialement sans intérêt, médiocre. De toute façon, je ne m’y intéressais fondamentalement pas. Ça m’ennuyait les cours de grammaire. Je n’y comprenais rien.

En fait, la langue est un outil génial, mais ça n’a rien avoir avec l’orthographe. La langue et l’orthographe, c’est deux choses tellement différentes. La langue est vivante, elle porte plein de choses merveilleuses, mais ce qui sert à codifier la langue, à la transmettre est, je pense, une vraie saloperie dont il faudrait se sortir. Peut-être que je suis devenu un militant de la mauvaise orthographe. Combien de jeunes gens ont envie d’écrire plein de choses et n’osent pas parce qu’ils ont une mauvaise orthographe ?

 

Comment avez-vous fait pour aller au-delà de l’assignation de « bizarre », « fichu » donnée par l’Autre ?

 

Peut-être j’ai eu la chance qu’après mes douze, treize ans mes parents étaient tout à fait absents à cause de leur divorce. Durant toutes mes études secondaires, mes parents n’étaient plus là du tout. Ils ne s’en sortaient pas et donc comme plus personne ne faisait gaffe à moi, ça m’a permis de développer ma petite révolte tout seul dans mon coin. Je crois vraiment que la colère peut t’aider à te faire une place dans le monde.

Vous avez accepté une interview pour un blog dédié aux 47è journées de l’école de la Cause freudienne alors que, dans votre dernier roman, la figure du psy n’est guère louée. Vous dites par exemple ne pas supporter que certains d’entre eux sachent pour vous.

 

Oui c’est une incarnation très perverse de l’autorité lorsqu’on vous dit « C’est pour ton bien », « Nous avec notre savoir et notre diplôme, nous savons forcément mieux que toi ce qui ne va pas ». Je trouve ça ultra violent.

C’est marrant comme les psys se retrouvent dans beaucoup d’institutions qui incarnent l’autorité. Dans le milieu scolaire, en prison, la police, le travail. Il y a toujours le psy qui vient comme un garant, mais sur un autre ton. C’est plus doux, c’est plus emphatique. Et ça rentre, et c’est super pervers. Parce que comment s’opposer à quelqu’un qui te parle avec douceur et qui est à l’écoute. C’est terrible. C’est ça l’histoire du psy dans mon bouquin[2]. C’est l’autorité la plus perverse qui soit, parce qu’elle est bienveillante. Mais qui va te démontrer avec bienveillance que tu es un inadapté. Et comment t’opposer à un psy puisqu’il est supposé connaître la mécanique de ton âme et de ta conscience. Et pour peu que tu ne sois pas armé, t’es foutu !

[1] L’Ecole nationale supérieure des arts visuels de La Cambre est l’une des principales écoles d’art et de design de Belgique.

[2] Gunzig T., La vie sauvage, Vauvert, Editions Au diable Vauvert, 2017.